« Ô Muse, conte-moi l’aventure de l’Inventif :

celui qui pilla Troie, qui pendant des années erra,
voyant beaucoup de villes, découvrant beaucoup d’usages,
souffrant beaucoup d’angoisses dans son âme sur la mer
pour défendre sa vie et le retour de ses marins..

C’est l’homme aux mille tours, Muse, qu’il faut me dire,
Celui qui tant erra, quand, de Troade, il eut pillé la ville sainte,
Celui qui visita les cités de tant d’hommes et connut leur esprit
Celui qui, sur les mers, passa par tant d’angoisses,
En luttant pour survivre et ramener ses gens. »

                                                               L’Odyssée – premiers vers

A la recherche du bonheur – Conte picaresque ou roman d’apprentissage ?

 

Candide de Bernstein - Opera Côté Choeur APA2-150x150 Gerardo Aparicio

Candide

L’optimisme (lat : optimun, « le meilleur ») désigne chez l’être humain un état d’esprit qui lui fait percevoir le monde et l’univers de manière positive.

L’histoire :

Candide ou l’optimisme – une nouvelle satirique du philosophe Voltaire,  écrite en 1759 en réaction à la « Weltanschauung » optimiste de Gottfried Wilhelm Leibniz (1646 – 1716), qui proclame  le meilleur des mondes possibles. Voltaire, dans sa parodie, est sous le choc du tremblement de terre de Lisbonne. Il remet en cause la théorie de Leibniz.

Derrière l’expression célèbre de « meilleur des mondes possibles » il y a clairement un malentendu. L’idée du meilleur des mondes possibles ne voulait pas nier les malheurs du monde, elle voulait plutôt illustrer la cohérence entre le bien et le mal. Le monde réel – avec son potentiel d ‘évolution – est  le meilleur – il y a du bien dont on ne peut disposer qu’au prix de l’existence du mal. Selon Leibniz : « Dieu possède dans son entendement tous les mondes possibles et concevables, c’est-à-dire non-contradictions logiquement, mais choisit le meilleur des mondes possibles, en fonction de l’optimum des biens et des maux. En vertu du principe de raison suffisante, le seul monde qui est porté à l’existence par la volonté primitive divine est le nôtre. Or, puisque Dieu veut le bien, il évalue soigneusement quantités de biens et de maux, et choisit donc de créer le meilleur des mondes possibles. Par conséquent, les autres mondes possibles n’ont pas d’existence, autre que logique ».

Dans Candide Voltaire dénonce l’absurdité de l’optimisme. Il y exprime ce qu’il aime le plus,  à savoir : critiquer les vices de la société et la doctrine optimiste qu’il contredit en affirmant que  tout n’est certainement pas pour le mieux dans ce qui est loin d’être le meilleur des mondes possibles. Leonard Bernstein pouvait assurément constater que le mal existe – en tout cas chaque matin en méditant sur les pages du New York Times (Bernstein lui-même a été privé d’un passeport à l’époque de Mc Carthy, tout comme Voltaire avait été contraint à l’exil deux cents ans avant pour ses idées).

La musique :

Comme toujours – Bernstein  passe d’un style à l’autre : jazz,  comédie musicale, opérette, folklore local, lyrisme,  gospel, en osant même certaines pointes de dodécaphonisme. Il touche tous les mouvements de l’histoire de la musique.  On a du mal à définir le style de sa musique, mais on reconnaît bien que c’est du Bernstein.

L’écriture de Candide a occupé Leonard Bernstein pendant trente-cinq ans. Créé au départ comme opérette en 1956, la première mondiale a eu lieu le 1er décembre 1956 au New York City Théâtre. C’était un échec – dit-on à cause du livret de Lillian Hellmanns, qui n’était pas à la hauteur de l’esprit  satirique de Voltaire. Doit-on y voir aussi un effet des derniers feux du Maccartisme ? 17 ans plus tard Candide fut transformé en comédie musicale par Hershy Kay et Stephen Sondheim. La  Première à Broadway avec 740 représentations fut un grand succès. La dernière version,  « théâtre d’opéra », sur un nouveau livret de Hugh Wheeler qui date de 1982, et qui est  basée sur le grand succès de la production de Hal Prince de 1973 est celle  pour laquelle Bernard Jourdain a voté  (adaptation française de Jean-Marc Beignon et Samuel Sené).  Mais Bernstein en est toujours resté insatisfait.  Il y dirige lui-même sa version finale encore révisée en 1989 – une de ses dernières apparitions devant le public avant son décès en 1990.

Entre parenthèse :

Amusons nous maintenant à confronter Candide au roman picaresque, très à la mode dans l’Espagne du 15/16ème siècle. Le plus connu est  « La vida de Lazarillo de Tormes y de sus fortunas y adversidades ». Candide n’est pas vraiment un « picaro » (coquin), il est trop mou, naïf, incapable de décider, rêveur (mais en compagnie de Pangloss, Cunégonde et la Veille Dame il ne se débrouille pas mal).La devise de  Pangloss est: tout va bien – il en donne la preuve, en survivant même au gibet – bon et aussi grâce à la pluie). Mais le point commun de Candide et Lazarillo est la recherche du bonheur– même si le but n’est pas le même – pour Candide c’est de retrouver Cunégonde. Candide perd sa place privilégiée au château parce qu’il tombe amoureux de Cunégonde. D’un jour à l’autre il se retrouve à la rue (il doit son salut à la fuite…). Après un séjour en Bulgarie et à Lisbonne il arrive au paradis (l’Eldorado), mais pour lui l’Eldorado n’est le meilleur des mondes possibles -  Cunégonde lui manque. A Surinam il fait la connaissance du philosophe Martin, qui pense que ‘’tout est mal dans le pire des mondes possibles’’. Finalement à Constantinople il retrouve Cunégonde, Pangloss, le baron et un vieux sage turc qui  conseille de ‘’cultiver son jardin’’(le bonheur), ce qui veut dire de ne s’encombrer ni de politique ni de philosophie.

 Au contraire, Lazarillo qui est très pauvre, arrive, à force de ruse, stratagème et astuce, à occuper un poste important dans la société espagnole du 16ème siècle. A la fin – en faisant  des concessions – les deux trouvent leur bonheur. L’un dans son jardin, l’autre dans l’administration en fermant les yeux, l’un à la laideur de Cunégonde et l’autre aux infidélités de sa femme avec l’archiprêtre.

 Une œuvre allemande que j’aime beaucoup dans la catégorie picaresque est « Les Aventures de Simplicius Simplicissimus », le plus grand roman allemand du XVIIe siècle. « Der Abenteuerliche Simplicissimus Teutsch »,  Il s’agit d’une œuvre de Grimmelshausen en partie autobiographique, dont la forme est inspirée des romans picaresques  espagnols. Elle narre les aventures tragi-comiques d’un jeune paysan naïf à l’époque de la guerre de 30 ans (1618-1648). A la mort de l’ermite qui s’occupe de lui après la mort de ses parents il se lance sur les routes. Emprisonné, libéré, maltraité,  il devient le page d’un gentilhomme, puis le bouffon d’un gouverneur de province, puis soldat, puis brigand, puis à nouveau bouffon, mais cette fois-ci pour un officier, et ainsi de suite. Même chose – à la recherche du bonheur. (« Da sitzt er vor seinen Büchern, überdenkt sein mühsames Leben, und immer stärker fühlt er die Wahrheit, dass in der Welt keine dauernde Freude, dass nur der Wechsel beständig ist … » – seulement le changement est constant).

 Les voyages symbolisent pour les trois l’initiation pour mûrir, l’errance du jeune héros à la recherche de son indépendance. Le voyage ouvre les yeux et montre que le mal existe partout. C’est pour ça qu’il faut ensuite les refermer.

 Voltaire avait sûrement connaissance de ces romans.

 La réalisation :

Musicalement, Candide est assez exigeant – surtout le rôle de Cunégonde (il fallait bien une soprane colorature ) très bien chanté par la belle et drôle Géraldine Casey. Bernard Jourdain a fait un bon choix. Odile Descols est une veille dame élégant, gracieuse, comique et pleine d’allant. (Bernstein avait écrit ce rôle pour la grande dame Christa Ludwig)  et Mario Hacquard fait un Pangloss idéal. Yu Chen, dans le rôle de Candide, était à mon avis un peu trop lyrique, il donnait un air très belcanto a l’œuvre. Mais c’était peut-être voulu.

J’ai beaucoup aimé Ita Graffin en Paquette – vive, fraîche, attractive et rusée –!

Emmanuel de Sablet, Monsieur Voltaire, nous a entraînés dans ce voyage avec humour et autorité.

Ayant vu « Mort à Venise » il y a un an  je savais que Bernard et Isabelle étaient capables de faire des miracles avec très peu d’éléments. De fait il leur a suffit  quelques tables d’écoliers, des échelles, des parapluies, des globes et beaucoup des foulards transparents de toutes les couleurs et tailles (j’ai adoré la scène où Cunégonde joue le rôle de courtisane – très réussie). Les tables faisaient, selon le moment, office de lit, bateau, forteresse, école etc. Pour sa remarquable collection de costumes de fantaisie Isabelle Huchet, a été  à la fois inspirée par des tenues d’écolier et les derviches des 1001 nuits. Les costumes allaient très bien avec la chorégraphie de Delphine Huchet. Fraîche,  intéressante et inattendu (même si elle dit qu’elle n’est pas Jérôme Robbins)  – elle exige beaucoup des choristes/danseurs – peut-être trop parfois – mais en tout cas – une performance remarquable (je regrette beaucoup de ne pas avoir le niveau pour chanter avec eux !)

J’aurais peut-être préféré écouter l’ouverture rideau tiré – elle est très belle et mérite d’être écoutée sans distraction. Mais je dois admettre que je n’ai pas compris la mise en scène que Bernard Jourdain nous a présentée avec l’ouverture. C’était la forêt de Westphalie ? En tout cas elle attirait trop mon attention  – elle a enlevé un peu « le show »  à la musique.

Béatrice Mafféi dirige l’orchestre du CRD d’Argenteuil  avec une grande délicatesse – elle est très présente et les voix ne sont jamais étouffées par les instruments. C’est quelque chose que j’ai beaucoup appréciée. Arnaud Cappelli – le chef de chœur – a fait un gros travail – ses chanteurs ont chanté, joué et dansé – ils n’ont pas craqué quand au milieu du deuxième acte une panne d’ordinateur les (nous) a privés de beaux effets créés par Bernard Jourdain et les a condamnés à continuer sous la lumière de service. (Une raison de plus de ne pas manquer la représentation en janvier) Mais : comme on a appris dans le premier acte  le meilleurs des mondes possibles c’est toujours le monde actuel – la lumière de service est peut-être la meilleures des lumières possibles.

Christa Blenk

vendeaugust2011011.jpg le jardin!

P.S. Message à Bernard, Isabelle, Delphine:

Vous n’avez  pas besoin d´éloges, les applaudissements et la réaction du public parlent pour eux-mêmes. Mais: quel bonheur de voir ce merveilleux spectacle une deuxième fois. Nous sommes allés avec 3 musiciens et  eux aussi se sont beaucoup amusés. Nous trouvons que c’était encore mieux que la première fois. L’ambiance, les voix, la danse, le chœur et: même la lumière…..Vous pouvez être très fiers de ça!

a lire aussi Mort à Venise

1 commentaire à “Candide de Bernstein – Opera Côté Choeur”


  1. 0 Michel J. Cuny 16 avr 2012 à 20:09

    Bonjour,

    L’intérêt que vous portez au « Candide » de Voltaire m’incite à vous indiquer ceci :

    Il y a deux ans une lecture attentive de la Correspondance de ce dernier (treize volumes à la Pléiade) m’a conduit à publier un livre dont le contenu ne cesse de me surprendre, dans la mesure où la mise en relation de 1300 extraits environ de cette même Correspondance et des événements historiques sous-jacents ne paraît pas pouvoir laisser place au moindre doute sur le caractère délibérément faussé de l’image qui nous a été donnée de ce personnage.
    Je souhaiterais vivement que vous puissiez partager mon extrême surprise en consultant, si vous le voulez bien, le blog :
    http://voltairecriminel.canalblog.com

    Cette façon quelque peu abrupte de venir vers vous ne fait sans doute que rendre compte de mon propre désarroi, car, si je ne me trompe pas, un énorme travail de réinterprétation reste à faire, et non sans conséquences diverses…

    Très cordialement à vous,

    Michel J. Cuny

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